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INTERVIEWS

 

Fondateur de HARD FORCE MAGAZINE, un fleuron de la presse metal française devenu une référence, Christian Lamet a accepté de revenir sur le passé et de répondre avec une grande sincérité à cet interview, réalisé le 24 Avril 2005 par Sylvain Alcaraz et diffusé ici avec l'aimable autorisation de JoeHell, webmaster du site HR80.



Christian, peux-tu te présenter ? (âge, études, parcours professionnel…)

J'ai aujourd'hui 39 ans. Un parcours professionnel atypique, puisque mes études de documentaliste après le bac ne me prédisposaient pas au journalisme, ni particulièrement au monde des médias. C'est une passion acharnée pour la musique qui m'a orienté dans cette voie. L’envie de partager cette passion avec d’autres, de découvrir de nouveaux musiciens, des disques, de vivre au rythme des concerts furent les premières motivations. Je me rends compte maintenant à quel point la fin justifiait les moyens : je n'avais que 19 ans quand le premier numéro de HARD FORCE est sorti, j’étais totalement inexpérimenté, et il fallait une grosse dose de culot pour que nous nous lancions dans l’aventure. J'ai appris les bases du métier sur le tas, puis au contact de professionnels.


Comment as-tu attrapé le virus de la musique et qu’est ce qui t’a amené au hard rock ?
Si virus il y a, il remonte quasiment à ma naissance. Ma culture musicale a démarré avec les disques que mon père écoutait. A la fin des années 60, Jimi Hendrix, Eric Clapton, Jeff Beck, Jimmy Page révolutionnaient la musique. Ce sont leurs guitares, entre autre, qui ont bercé mon enfance. Parmi ceux que je viens de citer figurent les fondateurs du rock dur, de la saturation. De l’énergie, mais toujours de la mélodie, deux composantes qui m’apparaissent essentielles dans les musiques que j’écoute depuis. Le hard rock n’est qu’une extension de cette « éducation ». Sur mes cassettes d’adolescent, il y avait autant LYNYRD SKYNYRD, AC/DC période Bon Scott des premiers albums, THIN LIZZY, Ted Nugent, puis TRUST et IRON MAIDEN des débuts, que BOSTON, KANSAS ou… TOTO. J’écoutais la radio, m’imprégnais de tout ce qui se faisait dans la pop ou le rock plus light. J’ai toujours considéré la musique au sens large et je puise les bonnes vibrations tant dans le rock extrême que dans le jazz, la pop, le blues, l’électro, le classique, que sais-je encore…

Comment a germé l’idée de créer HARD FORCE ?
1981-1982, c’est l’ouverture des ondes et l’apparition des radios libres. La création d’une radio associative à Samois-sur-Seine (77) fut l’opportunité de faire découvrir mes coups de coeur et d’apprendre à parler dans un micro. Nous étions donc une bande de potes de 16-17 ans, qui ne se sont même pas aperçus qu’ils vivaient une époque pionnière, sans contrainte commerciale, sans quotas, ni censure. Nous n’étions pas majeurs et on nous laissait les clés de la radio !
Nous animions l’émission de hard rock « Countdown » sur Radio Arc en Ciel. Nous démarrions le samedi en fin d’après-midi et rendions l’antenne trois heures plus tard, quand nous n’avions plus d’albums à passer (que nous achetions évidemment avec notre argent de poche). Dans ce programme, nous avons reçu tous les groupes français, des amateurs locaux aux têtes d’affiche de l’époque.
Surgit l’opportunité d’une première interview « internationale » : Yngwie Malmsteen. Nous sommes alors en juin 1985, c’est le guitar-hero le plus spectaculaire du moment. Durant ce même laps de temps se tient le France Festival avec le plus gros plateau de groupes français réunis sur deux jours et les Monsters of Rock à Castle Donington. Croulant sous les interviews, frustrés de revenir à la radio et que cette « matière » ne soit entendue que par une poignée, nous avons pensé que la création d’un fanzine diffusé plus largement serait une suite logique.

Étais-tu lecteur de la presse metal (ENFER MAGAZINE, METAL ATTACK) avant cette création ?
Évidemment. Je dirais même de ROCK & FOLK et de BEST avant eux. BEST fut le premier magazine d’envergure nationale à oser régulièrement le hard rock et le heavy metal en couverture. ENFER incarne cependant l’instant historique de la fondation de la presse spécialisée hard rock, même si METAL ATTACK n’est sorti que très peu de temps après, en 1983. ENFER était plus documenté, METAL ATTACK plus classieux, l’un était plus roots, pointu et érudit, l’autre plus rassembleur et flashy. Les deux cohabitaient parfaitement, offraient un panorama intéressant pour les lecteurs que nous étions et une source d’information précieuse pour les animateurs radio en herbe...

Comment la mutation du HARD FORCE fanzine s’est-elle opérée en magazine ? Il n’a pas dû être facile de trouver des ressources financières. Comment l’équipe de direction a bouclé le tour de table ?
Pour quelques-uns d’entre nous, ce fanzine est très rapidement devenu aussi vital que peut l'être un groupe pour son leader ou ses fondateurs. Je travaillais le jour, écrivais la nuit et engloutissais mon salaire et les aides de mes proches dans la fabrication de ce fanzine de luxe. Pour d’autres, c’était un loisir passionnant, mais pas primordial. En tout cas, pas suffisamment pour engager davantage de temps, des sacrifices. Un fossé s’est creusé entre les « acteurs » de la première époque : les perspectives de professionnalisation ont découragé ou sans doute fait peur. Ce fut une déception sur l’instant, mais on relativise, ne serait-ce que pour avancer. Financièrement, mon ami Jean de Larquier et moi-même avons rencontré plus d’une dizaine de banques pour démarrer : nous n’avions aucune crédibilité sur la base de notre projet. Le hard rock était un repoussoir. Nous avons parfois été reçus comme des moins que rien, malgré l’enthousiasme débordant de nos 20 ans. A croire qu’il fallait beaucoup plus pour nous arrêter : le premier numéro professionnel de HARD FORCE, sorti en avril 1987, a pu voir le jour grâce à la création d’une société d’édition reposant sur ma subvention de jeune créateur d’entreprise, des fonds personnels (tout le monde a mis la main au portefeuille dans nos familles respectives), l’apport inattendu d’un nouvel associé.

Quels sont tes meilleurs souvenirs de l’époque HARD FORCE ? Et les pires ?
Les meilleurs souvenirs ? Chaque numéro, chaque page du magazine regorgent d’anecdotes incroyables. Les énoncer reviendrait à écrire un recueil de mémoires en plusieurs tomes. Les interviews, les concerts et dans l’arrière-boutique les bouclages insensés, les délires en reportage, les soirées avec des musiciens…
Je ferai volontiers allusion aux débuts, le côté « têtes brûlées »… Je me rappelle Jean [de Larquier] et Philippe [Goussard] sur les routes du nord et de Belgique pour trouver des dépôts-vente pour le fanzine. Je crois qu’ils dormaient dans leur voiture. Mon père Serge, mon frère Laurent et moi, partis de Paris pour la Chaux-de-Fonds (Suisse) à la rencontre d’un lecteur distributeur des premiers numéros, fan inconditionnel de KISS. Les potes qui nous aidaient dans toute la France, comme à Tours avec Nicolas Gounet et Daniel Bernot, en Normandie avec les frères Solignac-Lecomte. Le jour de la rencontre avec notre premier vrai maquettiste, Jean-Max Bigand, les cours de rattrapage en organisation de rédaction avec Lionel Pétillon, pote d’étude et journaliste professionnel…
La joie du premier abonné, le premier courrier d’insulte (ça voulait dire : le débat est ouvert). Les situations inoubliables (Bernie Bonvoisin écrivant pour HARD FORCE, HELLOWEEN en équipée nocturne dans les sex-shops de Pigalle, jouer au flipper avec Lemmy de MOTÖRHEAD, SOUNDGARDEN pour un goûter dédicace dans nos bureaux en 1990, se retrouver sur scène avec Angus Young et ses sosies devant un Zénith comble, dîner avec Max Cavalera et traverser la Place de la Bastille à minuit avec lui, tourner la vidéo SEPULTURA en 1996, assister à des enregistrements ou des mixages d’albums, interviewer LYNYRD SKYNYRD en faisant tourner la bouteille de whisky à 4 heures de l’après-midi…), les instants improbables (en mai 1988, sur un lit d’hôpital, sorti d’anesthésie générale quelques heures plus tôt, choisissant la photo de couverture de JUDAS PRIEST; en 1999, toute la rédaction du magazine dans un Bercy vide, à placer le supplément HARD FORCE LIVE sur les milliers de sièges des gradins), des rencontres avec les musiciens les plus mythiques, des découvertes d’albums devenus depuis des classiques…
Je suis intarissable. Il faut m’excuser.

Les pires souvenirs ne viennent pas de la musique elle-même.
J’ai appris, et c’est une rude expérience, que la passion a un prix. Excessivement lourd. Être à la barre d’un navire, même soutenu par ses proches, expose à des choses qu’on ne peut soupçonner, surtout lorsqu’on se persuade de graviter dans un monde artistique, de divertissement. Il peut s’agir de difficultés liées à la gestion, au marché, à la concurrence. C’est le monde de l’entreprise. Ça fait partie d’un jeu qu’il faut assumer et quelques-uns d’entre nous ont largement payé, longtemps, et dans tous les sens du terme. Mais au-delà des réalités financières, il y a les dommages collatéraux, comme on dit fréquemment. Là, je parle de l’aspect humain et c’est le plus redoutable. La suspicion, la rancœur, parfois la trahison d’amis ou de collaborateurs dans les difficultés n’étaient certainement pas méritées. Les quinze années de HARD FORCE, parce qu’elles étaient bâties sur un schéma familial et/ou amical, ont été souvent préjudiciables. Bien plus que dans une entreprise où les relations patron/salariés sont caricaturales mais clairement définies. Ceci dit, HARD FORCE a été le point de départ d’autres amitiés, alors je ne suis pas du tout aigri…
Un magazine sur le modèle de HARD FORCE, c’est une succession de plaisirs et quelques moments de solitude. Le temps magnifie les choses, mais il ne faut pas ignorer les échecs.

Quel est ton avis rétrospectif sur HARD FORCE (les aspects positifs, ce que tu aurais aimé faire, approfondir, ce que tu n’as pas pu réaliser, ce qui te gênait…) ?
Vaste question. Je n’ai pas de plus gros regret aujourd’hui concernant HARD FORCE que celui de l’interruption de parution du magazine, parce qu’elle n’était pas méritée au moment où elle est intervenue. Elle a notamment stoppé un bouillonnement créatif encouragé par le renouvellement de signatures (Daniel Oliveira, notre correspondant à Los Angeles, Juliette Legouy, Julien Capraro…) et la maturité de trois pôles prépondérants : la maquette originale créée par mon frère Laurent, la photo globalement supervisée par Renaud Corlouër et le club de vente par correspondance avec Serge [Lamet] et Stéphane Bergeon. C’était un vivier où chacun pouvait prendre la place qu’il voulait s’il s’imposait dans la qualité ou l’originalité de son travail : il suffit de suivre la trajectoire d’Henry Dumatray sur 15 ans pour le comprendre.
Objectivement, ce magazine a toujours été en avance, parce qu’il se remettait en question. C’était un laboratoire et on ne se refusait pas grand chose : l’approche différente des interviews, des rubriques, les rencontres avec les lecteurs en journées portes ouvertes, la distribution d’un magazine gratuit à la sortie des concerts, le lancement du premier CD multimédia en 1997, la présentation de l’extraordinaire album photo de famille d’un groupe comme SEPULTURA, les dossiers thématiques à la fin des années 80 (la censure, les excès, le piratage…), la collaboration avec un illustrateur aujourd’hui réputé comme Christian de Metter pour proposer des couvertures différentes, le HARD FORCE CLUB, le tournage d’un documentaire vidéo offert à ses abonnés, l’implication dans la production musicale avec les débuts de Yann Armellino, j’en passe…
Sinon, sur un plan plus global, je me suis sans cesse battu pour que les articles soient bien écrits, jamais vulgaires ni grossiers en dépit de la réputation du style traité, soignés dans leur présentation, documentés pour les pointilleux.

Quelles étaient les relations avec la presse métal concurrente ? Y avait-il une concurrence saine, une émulation, de l’espionnage, de la jalousie ?
Je crois m’être pris la première volée de bois vert de la part d’une consoeur, quelques mois à peine après la parution du fanzine. Dès lors, j’ai compris que l’apparition de HARD FORCE, même petit, dérangerait, quoi que je fasse. Quand HARD FORCE est arrivé dans les kiosques, on a changé de registre. Je recevais des appels anonymes au bureau, d’intimidation. J’ai su plus tard qu’ils émanaient de journalistes oisifs travaillant « en face ». Un gros travail de sape a commencé dans les maisons de disques, du lobbying pour nous discréditer, bloquer la publicité ou des interviews de couverture. On pouvait facilement devenir parano à cette époque. J’ai commencé à me défendre avec la seule arme que je possédais : mon éditorial mensuel. Ça ne faisait rire que l’équipe, mais qu’est-ce que ça me soulageait ! La concurrence s’est assainie dans le sens où nous nous sommes radicalement démarqués dans la maquette et l’écriture. De plus en plus, nous prouvions à chaque sommaire à quel point nos confrères pouvaient être frappés d’inertie ou de routine. L’émulation s’est faite par le contenu.
A aucun moment l’espionnage n’a véritablement sévi.
De la jalousie ? Certainement. Vous n’avez pas idée combien de fois les concurrents ont tenté de débaucher nos journalistes. C’était devenu un sujet de grosse rigolade en rédaction.

En tant que leader de l’équipe de rédaction, que préférais-tu faire et qu’est-ce que tu détestais ou redoutais ?
Le plaisir était celui de l’écriture, de la recherche documentaire pour un dossier, d’assister à un concert jubilatoire ou à un festival à l’étranger, de mener l’interview où l’échange avec le musicien va bien au-delà des questions-réponses. Je me suis lassé extrêmement vite des voyages de presse. C’était d’abord une fatigue physique, les décalages horaires avec des temps de récupération incompatibles avec la gestion des bouclages. Au début, on veut tout faire. Il faut apprendre à déléguer et c’est le plus dur. Je me devais d’assister à la fabrication complète du produit, ce qui réduisait singulièrement mon temps de détente. Pendant des années, j’ai vécu les concerts et les voyages des journalistes par procuration, me préservant de rares instants avec quelques artistes spécifiques lorsqu’ils venaient à Paris. D’ailleurs, les modalités d’interviews à l’étranger sont devenues contraignantes au possible avec des situations aberrantes d’aller-retour pour Los Angeles en deux jours avec un entretien de 30mn et 15mn de photos seulement à la clé. D’où l’intérêt essentiel d’avoir un correspondant sur place, au cœur de l’actualité.
J’ai détesté les mondanités du microcosme parisien qui se voulait métal et s’embourgeoisait dans les « after », le vide culturel et musical dans certains bureaux de maisons de disques où, dès la fin des années 80, il était palpable que la machine à broyer les styles jugés mineurs ou trop marginaux était en marche.

Pourquoi, alors que le style a été bien représenté à partir de 1989/90, les albums de speed et thrash ont-ils été traités d’abord avec suspicion (cf. rubrique « Forces Parallèles » où généralement les disques se faisaient descendre ou « Street Thrash » avec de courts interviews) ?
Vous avez été surpris par l’engouement massif et rapide de votre lectorat pour ce style ? Vous étiez peu fan de ce courant musical ?
C’est exact : les genres en question n’étaient pas notre terrain de prédilection. Cela a beaucoup plus à voir avec la qualité des productions de l’époque, qu’avec le talent des musiciens. Ensuite, le fanzine, c’était une période de balbutiements. Nous étions tous bénévoles ; or, je rencontrais des journalistes pointus dans le style, mais ils n’acceptaient pas de travailler sans rémunération. Dès que nous avons pu publier le magazine dans les kiosques et structurer l’équipe, les styles speed/thrash ont été couverts par un expert du genre, Hervé Guegano. De fait, nous lui laissions une totale liberté de jugement et ce garçon savait être très critique dans tous les sens du terme. Que nous n’ayons pas défriché le genre en avant-gardistes, c’est bien possible. On ne gagne pas à tous les coups : nous avons su dénicher des perles rares dans tellement d’autres domaines... Emmanuel Potts, Arnaud Durieux et moi-même passions pour cela beaucoup de temps à lire la presse anglo-saxonne, acheter des imports et entretenir des relations avec des musiciens outre-Manche ou de l’autre côté de l’Atlantique.

Est-ce que les querelles de clocher entre amateurs de courants divers (genre glam contre thrash) étaient du pain béni pour vous dans le sens où vous pouviez jeter de l’huile sur le feu ? Ou cela vous dépassait et avait tendance à vous contrarier ?
De même que j’ai toujours trouvé insensé qu’on oppose les BEATLES aux STONES, les rivalités de styles dans le hard rock et le metal ne m’ont jamais exalté. Je ne parle pas de goût, je parle d’intolérance et de sectarisme. HARD FORCE a toujours entretenu la pluralité des genres. C’était un dosage difficile, car nous devions rendre compte de l’actualité, être représentatifs des styles établis et des courants émergents. La musique est en perpétuel mouvement : un magazine, s’il veut survivre, ne peut rester figé dans le passé, mais se doit d’y faire référence.

Vous sentiez vous libres rédactionnellement ou sous la pression exercée par certaines maisons de disque et attachés de presse ?
La liberté est illusoire, impossible. Dès lors que la vie d’un magazine dépend, soit de ses ventes, soit de ses recettes publicitaires - et très souvent des deux -, de quelle liberté dispose-t-on ? Flatter son lectorat, c’est une dépendance. Une page de publicité, c’est un gage donné par l’annonceur. Courir après la couverture exclusive pour se démarquer de la concurrence en garantissant à une maison de disques une interview au nombre de pages, presque au poids, c’est aussi perdre de son indépendance. Notre liberté a été acquise grâce aux idées novatrices dont je parlais tout à l’heure, sur des terrains où nul n’allait. Nous étions en éveil permanent pour surprendre. « L’originalité dans le consensus » pourrait être une bonne définition.

Quand NIRVANA et le grunge ont explosé, as-tu senti le vent tourner ?
De quel vent parle-t-on ? De la mise en sommeil du heavy metal traditionnel, comme j’ai pu l’entendre ? Je n’ai jamais cru un instant que le grunge était le début de la fin ou une sanction pour le rock d’avant. Avec un patrimoine de presque 35 ans, nous pouvons tous convenir que la musique est cyclique. Alors, que pensent aujourd’hui les fans de PEARL JAM, ALICE IN CHAINS ou SOUNDGARDEN de cette mise au rebut après des années de règne sur MTV et les médias ? Personnellement, lorsque le grunge est apparu, j’ai adhéré au genre, car il renouait avec les fondamentaux du rock. Je n’en demandais pas plus.
Mon plus grand plaisir, sur la dernière année de HARD FORCE (1999-2000), c’était de pouvoir assister à un concert d’IRON MAIDEN, de AC/DC, de KORN, de PEARL JAM ou des RED HOT à Bercy, de SOULFLY ou DEFTONES à l’Elysée-Montmartre, de RAGE AGAINST THE MACHINE au Zénith, de A PERFECT CIRCLE à la Maroquinerie, et de savoir qu’au milieu de tout ça, LYNYRD SKYNYRD ou les BLACK CROWES avaient aussi leur place.

Vers la fin, HARD FORCE avait tendance à parler très souvent des mêmes groupes (SEPULTURA, MACHINE HEAD, FEAR FACTORY, TYPE O NEGATIVE…). Était-ce un moyen facile de retenir et séduire le lectorat, une pression particulière (en l’occurrence de Roadrunner) ou une baisse qualitative et quantitative de la scène musicale d’alors ?
Allez, ajoutons-y notre goût personnel et une franche camaraderie avec les musiciens en question.
Je retirerai la baisse qualitative : il y avait une nouvelle confrérie brutale sur le marché. Elle était légitime, car son heure était venue. Point.
Je réfute la pression de Roadrunner qui n’a jamais existé et la remplace par partenariat. Nous étions indépendants. D’ailleurs, Roadrunner n’était pas, financièrement, le principal annonceur publicitaire dans HARD FORCE. Je ne joue pas sur les mots : il a réellement existé une collaboration de très haut niveau, un respect réciproque, du répondant dans les projets, initiés par une personne pour laquelle j’ai une grande estime, Stéphane Saunier. Cette collaboration avec le label a duré au-delà du départ de Stéphane pour CANAL+, preuve de la solidité des bases de ce que nous avions initié ensemble. Les dirigeants et l’équipe des attachés de presse de Roadrunner étaient à l’écoute de toutes nos idées et s’efforçaient de les rendre possibles. Les musiciens étaient à chaque fois surpris, car nous faisions les choses « autrement ».
Nous avons toujours procédé ainsi dans tous les genres. Henry [Dumatray], par exemple, avait une liberté absolue d’œuvrer dans des styles qui l’enthousiasmaient au même moment. Je crois qu’ainsi, des amitiés se sont aussi développées au fil du temps et de ses rencontres, que ce soit avec IRON MAIDEN, PARADISE LOST ou GAMMA RAY, pour ne citer qu’eux.
On m’a régulièrement reproché la fréquence des couvertures consacrées aux mêmes groupes. Ce n’étaient que des valeurs d’appel pour le plus grand nombre. Dans le sommaire, HARD FORCE respectait très équitablement tous les autres styles. Pourquoi ne pas dire que nous parlions autant de CRADLE OF FILTH que de PANTERA, de THE GATHERING que de AC/DC ? Il suffit de reprendre les couvertures, objectivement.

HARD FORCE reste aujourd’hui l’un des magazines les plus respectés et qui a connu son lot de disparitions/résurrections. Comment s’est achevée cette belle aventure et pourquoi la disparition a été définitive ?
Je suis sensible à ton commentaire. Tout comme Francis Zégut (« Wango Tango » sur RTL) ou Jeff (Jean-François Bouquet, rédacteur en chef de « Metal Attack », animateur radio des « Tympans fêlés », entre autre) ont pu m’influencer dans mon approche des médias, j’espère que l’aventure a suscité des vocations. Lors des deux interruptions, un instinct de survie nous rendait insupportable l’idée même de raccrocher. Nous avons tenté à chaque fois une reprise. Pour mieux. Au risque de perdre des collaborateurs sur le bord de la route.
Que doit-on retenir de tout cela ? Contrairement aux apparences, ce n’est pas l’arrivée de BEST dans notre société d’édition qui a entraîné dispersion des énergies, démotivation ou perte d’identité. Nous nous structurions avec une équipe d’une quinzaine de collaborateurs, le pôle graphique était au summum, nous anticipions sur les nouvelles technologies en presse et en multimédia, entretenions des relations directes avec des dizaines de managements étrangers, disposions d’une activité de vente par correspondance en plein développement. Notre image auprès des maisons de disques était excellente et nous avions un partenariat privilégié sur tous les concerts metal avec Garance Productions… Vraiment, que demander de plus alors que le marché de la presse se tassait déjà et que le disque marquait son essoufflement ?
Je n’embellis pas la situation d’alors qui était parfois conflictuelle durant les réunions de rédaction, notamment sur les exigences rédactionnelles à venir et les faiblesses d’écriture de certains collaborateurs extérieurs.
Dans notre souci d’indépendance, nous avions certainement atteint une phase critique de développement qui ne pouvait qu’être fragilisée financièrement à terme. La disparition aurait pu être temporaire. J’ai personnellement tenté deux pistes honorables. Pour mes interlocuteurs de l’époque, ce n’était ni le bon moment, ni un secteur d’activité où ils se sentaient capables. Puis, les mois passèrent et, pour la toute première fois, le temps a eu raison de nous.

Sais-tu ce que sont devenus les anciens membres de la rédaction ?
Je sais, pour la plupart, ce qu’ils sont devenus. En revanche, rares sont ceux avec lesquels j’ai gardé un contact suivi. Je le disais, il y a eu des « divorces » dans HARD FORCE. Ils sont donc une poignée répartie sur ces 15 ans que je revois régulièrement ou croise de temps à autre : je suppose qu’une amitié devait exister au-delà du magazine. J’ai eu plaisir à lire l’interview d’Henry [Dumatray] sur ton site, sans doute le collaborateur qui « en a le plus au compteur » dans cette histoire, en dehors de ma famille et moi-même.

Forcément qu’en est-il de Charles Gronche et de sa copine Yolanda ?
Quand je pense que tu leur as parlé et tu me demandes de leurs nouvelles !
 
Abordons le sujet ROCK SPIRITS, sa création était-elle le résultat d’une certaine lassitude face au petit monde du hard rock ou une volonté de faire découvrir de nouveaux horizons, de montrer l’évolution des goûts de la rédaction ?
ROCK SPIRITS répondait, bien avant que nous reprenions BEST, à l’assouvissement de notre écriture dans tous les styles que nous ne pouvions aborder dans HARD FORCE. HARD FORCE ne devait pas être un carcan et ne l’a finalement jamais été.

Personnellement ROCK SPIRITS est pour moi LA référence ultime en terme de magazine musical généraliste (j’y ai découvert des trésors tel DOUGHBOYS ou MEGA CITY FOUR). As-tu senti une pression plus forte, vu que vous vous attaquiez aux piliers qu’étaient BEST et ROCK & FOLK (qui ne tenaient pas la route face à la qualité de votre mensuel) ? Que retires-tu de cette expérience ?
LA référence ? Fichtre !
Il n’y a jamais eu de pression de la part des magazines rock. Très sincèrement, je pense que nous n’existions pas pour eux. Ils étaient plus préoccupés par la place des INROCK. Pour nous, la périodicité bimestrielle était un handicap en terme de concurrence, si tant est que nous souhaitions être sur le même créneau. Je crois que ROCK SPIRITS était un ovni. Et une étoile filante dans le paysage médiatique. Enrichissante démonstration de nos capacités à élaborer un magazine généraliste -nous les petits métalleux sans envergure-, épanouissement des journalistes, ouverture sur un monde plus vaste, sont les enseignements que je retire de cette expérience.

Que penses-tu de l’évolution de la scène musicale aujourd’hui ?
Cela fait des années, déjà du temps de HARD FORCE, que je n’aborde plus la musique en terme d’évolution. Je me laisse simplement porter par la qualité des uns, l’originalité des autres. Un groupe peut être un univers à lui tout seul. Il n’y a pas nécessité de modes, de courants, de tendances. Pourquoi devrait-on choisir entre création musicale et dictature marketing ? En tout cas, je trouve extrêmement fort que les copains de collège de ma fille se promènent avec des tee-shirts AC/DC et IRON MAIDEN.

Tu n’aurais pas envie de replonger parfois ?
Parfois ? Tous les jours ! Mais je connais le prix des réalités gestionnaires que cela engendre.

Aujourd’hui les magazines musicaux sont devenus des fourre-tout regorgeant de styles multiples, de groupes kleenex… Quelles en sont les explications à ton avis ?
Je serais bien prétentieux de juger le travail de confrères qui, en définitive, sont parvenus à survivre dans un secteur sclérosé, là où HARD FORCE n’est plus. Peut-être, justement, parce qu’ils multiplient les styles et les groupes éphémères en répondant au plus juste à l’attente du plus grand nombre. Quitte à se couper de leur clientèle originelle. Je ne dis pas ça par cynisme. Un magazine répond à des impératifs commerciaux qui lui sont propres. Un chef d’entreprise, qu’il soit directeur d’usine ou de publications rock, travaille rarement à perte par vocation.

Peu après avoir disparu, HARD FORCE s’est lancé sur le net pour une aventure trop éphémère. Pourquoi cela s’est arrêté si vite et quelles leçons en as-tu tirées ?
J’étais tout simplement seul et ne pouvait demander à mes journalistes de travailler pour rien, ce que Julien [Capraro] et Juliette [Legouy] m’ont gentiment proposé un temps. Ayant toujours des exigences qualitatives dès le fanzine, je ne concevais pas l’à peu près. De plus, je démarrais une nouvelle activité et le temps libre se raréfiait. L’expérience fut excellente, en tout cas. Dès 1995, mon frère Laurent et moi jouions la carte de l’Internet dans le magazine. Si HARD FORCE avait poursuivi sa route, le développement multimédia aurait été fracassant, car nous avions des projets exceptionnels. Avec le recul de 5-10 ans, on note qu’il a fallu du temps et qu’après le n’importe quoi, le paysage s’est clarifié et professionnalisé.

Quel a été ton parcours jusqu’à aujourd’hui et que fais-tu ? Et pour continuer à être indiscret, quels sont tes projets ?
J’ai poursuivi dans les médias sous plusieurs casquettes simultanées. Je suis depuis quatre ans dans une société de post-production télé à Paris, après avoir fait un passage comme chroniqueur musical sur France Inter. Ces dernières années, j’ai eu la possibilité de réaliser un documentaire pour France 5, d’écrire un film réalisé pour la télévision par Thomas Gilou, d’être chef de projet du DVD sur la Libération de Paris en 2004 pour la Mairie de Paris et coordinateur éditorial du DVD sur Charles de Gaulle qui sort ce mois-ci. J’ai également écrit un ouvrage chez J’ai Lu. Certains peuvent s’interroger, mais malgré les apparences, tout ceci n’est pas très éloigné de HARD FORCE. Le dénominateur commun de tout ceci, c’est l’écriture et mon expérience vient de la presse hard rock. Si vous croisez certains de ces projets, vous remarquerez peut-être quelques éléments graphiques ou documentaires qui vous rappelleront l’approche des articles et des discographies de HARD FORCE, par exemple.

As-tu gardé des contacts avec des musiciens ?
J’aurais voulu. Malheureusement, loin des yeux, loin du cœur. En me distanciant de l’actualité musicale au quotidien, les artistes vivant leur vie sur la route, en promo ou en studio, les contacts se sont progressivement éteints.

Quelles ont été tes plus belles et tes pires rencontres comme intervieweur ?
La première en anglais, avec Malmsteen, était terrible. Je n’avais jamais vraiment parlé anglais hors des cours au bahut. De même, quelques mois plus tard, j’ai subi l’humour décapant de Lemmy (MOTÖRHEAD) au téléphone. La communication était épouvantable ; il n’arrêtait pas de me lancer des vannes : je ne comprenais pas la moitié de ce qu’il me disait.
Vu le nombre de rencontres, c’est dur à dire. C’est quoi, une bonne interview ? Un échange qui passe pendant 30mn ? Des révélations ou un pseudo-scoop ? Une mauvaise ? Un musicien mal luné qui t’envoie bouler parce qu’il n’a pas dormi ou pris des substances ? Il y a des instants magiques qui se dégagent. Ils peuvent être furtifs. Bernie Bonvoisin (TRUST) m’a invité un soir chez lui, où il répétait dans son grenier avec Vivi. J’avais cette icône du hard rock en privé rien que pour moi ! Parfois, c’est discuter hors interview avec un Angus Young, Bruce Dickinson ou Brian May (QUEEN), croiser un court instant des légendes, tailler le bout de gras dans un bar parisien avec Slash au moment de la sortie de mon livre sur GUNS N’ ROSES… ou avoir le guitariste Christophe Godin en concert dans mon bureau ! Ce n’est pas uniquement une question de célébrité.
Autant que possible, j’ai tout préservé de ces 15 années : une collection complète de HARD FORCE pour ne pas donner raison au proverbe (les cordonniers sont…), des photos, des films au caméscope sur les dernières années, des collectors, des souvenirs et moult anecdotes qu’on ne peut que garder pour soi.

Que penses-tu de l’évolution de la presse metal depuis la fin de HARD FORCE ?
Je ne pense pas que la fin de HARD FORCE aie provoqué quoi que ce soit, en dehors d’un vide : la place ne semble pas avoir été prise, dans l’esprit tout du moins. Dans la presse metal, j’ai remarqué des mouvements de journalistes, des transfuges, des petites évolutions éditoriales, des ravalements de façade, rien de fracassant. La presse doit certainement se poser les mêmes questions qu’il y a 5 ans sur sa visibilité à court et moyen termes, mais avec une donne très différente : le marché du disque est en pleine révolution, le téléchargement en peer-to-peer a modifié le mode de consommation de la musique (toute une génération ignore ce que c’est de payer un disque), le très grand public est anesthésié par les émissions de variétés-réalité, ne parlons pas du rôle des chaînes musicales…

Quels sont les groupes dont tu restes fan et quels sont tes derniers coup de cœur, tous styles confondus…
Ma réponse serait beaucoup trop longue. Je suis un consommateur de musique à très haute dose, et justement tous styles confondus. Grâce aux radios sur le net et à MTV2, je prépare mes achats et reste fortement attaché à l’objet disque. Le mp3, c’est bon pour mon iPod dans le métro, mais le disque est à la maison !
Je peux simplement dire que si j’ai été un jour fan d’un groupe, il est fort à parier que je le suis toujours. Ce que j’écoute à la minute où je te parle ? Le nouveau single de NINE INCH NAILS (« The Hand That Feeds »), « Prayer » de DISTURBED et l’album d’ALTER BRIDGE, « One Day Remains », sorti l’année dernière. Et dans un jour ou deux, je serai forcément à l’affût d’autre chose.

Quel est le dernier concert qui t’a marqué ?
Ce n’était pas dans le metal, mais dans le jazz : Esbjörn Svensson Trio. Mon travail ne m’a guère laissé le loisir de me rendre dans les salles très récemment. Je vais me rattraper d’ici l’été. Pour dire : le dernier concert de metal que j’ai vu, c’était METALLICA (+ LOST PROPHETS et SLIPKNOT). Comme d’habitude au Parc des Princes, un son tournant au gré du vent et des conditions d’écoute épouvantables. Heureusement, le répertoire de la tête d’affiche est toujours aussi colossal.

Comment vois-tu l’avenir du hard rock ainsi que celui du marché de la musique en général ?
Je ne suis pas devin. Le hard rock a trouvé une forme de pérennité avec le temps et il y aura toujours une demande du public pour un style énervé et radical. Je m’interroge davantage sur la survie des groupes dans ce nouveau paysage : la doivent-ils au live ? A la vente de disques à la fin des concerts ? A l’auto-production et l’auto-promotion ? Au verrouillage de la musique par de nouveaux procédés technologiques ? Tout cela est passionnant, mais risque d’être très destructeur pour l’industrie du disque, telle que nous l’avons connue, pour les médias et les artistes eux-mêmes.

Es-tu conscient d’avoir marqué une certaine génération par tes écrits et ton combat au sein d’un magazine culte ?
Être culte, ce n’est pas un postulat quand on démarre un fanzine ou un magazine. Ce serait d’une suffisance ! Les différentes équipes successives et moi-même, nous nous sommes efforcés de proposer le meilleur magazine possible, le plus sincère dans la démarche. Si nous avons encouragé certains, initié d’autres, c’est un fabuleux bonus.
Ai-je vraiment dit mon dernier mot, c’est toute la question ? J’espère bien conjuguer également certaines choses au futur.

En tout cas, pour tout ce que tu as fait pour nous, un seul mot me vient à l’esprit : merci.
C’est trop d’honneur : tout le plaisir est pour moi ! Très bonne continuation au site et félicitations pour votre passion indéfectible.


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